LUCAS POLIDET, ENVOYÉ SPÉCIAL À BELGOROD (RUSSIE) - À Belgorod, il suffit de quelques mètres pour mesurer à quel point la guerre a changé le visage de cette ville russe proche de l'Ukraine. Des fenêtres remplacées à la hâte, des façades encore marquées par les explosions, des abris en béton installés près des arrêts de bus. Pourtant, les commerces continuent d'accueillir des clients, les taxis traversent le centre-ville et les habitants vaquent à leurs occupations. Une vie ordinaire, en apparence, dans laquelle les alertes aériennes peuvent à tout moment imposer une interruption.

Dans les rues, les téléphones sont devenus aussi indispensables pour suivre les alertes que pour communiquer. Les habitants consultent les messages des autorités locales, souvent diffusés sur les messageries, et apprennent à reconnaître les bruits qui viennent du ciel. « On apprend à écouter autrement », confie un riverain. À force de bombardements, certains savent désormais distinguer le bruit d'un moteur de celui d'un drone. Une expérience que peu de Russes imaginaient devoir acquérir lorsque Vladimir Poutine a ordonné l'invasion de l'Ukraine, le 24 février 2022.

Les frappes se poursuivent jusque dans le centre-ville

La menace n'a rien perdu de sa réalité. Dans la nuit du 24 au 25 octobre 2026, une nouvelle attaque de drones attribuée à l'Ukraine a frappé Belgorod, faisant trois morts et treize blessés, selon le dernier bilan communiqué par les autorités locales. Une quatrième personne a été tuée dans la même journée dans le village de Voznessenovka, près de Chebekino. Selon les informations rapportées par Reuters, les frappes ont endommagé une trentaine d'immeubles résidentiels, plusieurs commerces, des bâtiments administratifs et des dizaines de véhicules.

Pour les habitants de Belgorod, cet épisode rappelle une attaque particulièrement meurtrière survenue le 30 décembre 2023. Ce jour-là, des projectiles avaient frappé le centre-ville, notamment des espaces commerciaux et des immeubles d'habitation. Le bilan avait finalement atteint 25 morts, dont cinq enfants, selon les autorités russes. L'attaque, l'une des plus meurtrières sur le territoire russe depuis le début de l'invasion, avait profondément marqué la population.

Depuis, les alertes et les dégâts se sont accumulés. Les destructions sont loin d'atteindre l'ampleur de celles subies par plusieurs villes ukrainiennes, notamment Kharkiv, régulièrement bombardée par l'armée russe. Mais à Belgorod, la guerre a pris une dimension que le pouvoir russe ne peut plus présenter comme une réalité exclusivement extérieure à ses frontières. Les habitants sont confrontés à une violence dont Moscou avait longtemps cherché à tenir sa population éloignée.

Des blocs de béton aux arrêts de bus, une ville qui s'organise

Face à la multiplication des frappes, les autorités ont progressivement transformé les espaces publics. Dès janvier 2024, elles avaient entrepris de protéger les 556 arrêts de bus de Belgorod au moyen de sacs de sable et de blocs de béton. Des dispositifs inhabituels pour une ville qui, avant la guerre, ne se distinguait guère des autres capitales régionales russes. La présence de ces installations fait désormais partie du paysage urbain.

Dans les quartiers résidentiels, les habitants ont également dû adapter leurs habitudes. Certains évitent de rester près des fenêtres lorsque retentissent les sirènes. D'autres privilégient les déplacements courts ou consultent les alertes avant de quitter leur domicile. Les applications de messagerie, particulièrement Telegram, ont longtemps joué un rôle central dans la circulation des informations, bien au-delà des seuls communiqués officiels. Dans une ville où le danger peut survenir sans véritable préavis, chaque information sur une frappe ou un quartier touché prend une importance immédiate.

Cette adaptation permanente ne fait pourtant pas disparaître les inquiétudes. Les commerçants doivent continuer à travailler malgré le risque de voir leur établissement endommagé. Les familles organisent leur quotidien autour des déplacements, des horaires scolaires et des possibilités de mise à l'abri. Derrière les rues encore fréquentées, la situation impose des contraintes qui pèsent aussi bien sur les relations sociales que sur l'activité économique locale.

Pour Moscou, Belgorod reste une région stratégique

La situation de Belgorod tient aussi à son importance militaire. Située au nord de Kharkiv, la région constitue depuis le début de l'invasion une zone de passage et de soutien logistique pour les forces russes engagées en Ukraine. Sa proximité avec la frontière en fait à la fois un territoire stratégique pour Moscou et une zone exposée aux opérations ukrainiennes.

Les deux camps défendent des récits radicalement différents des frappes qui touchent la région. Vladimir Poutine a dénoncé à plusieurs reprises des attaques contre les civils russes, les qualifiant de terroristes. De son côté, Kyiv met en avant la nécessité de frapper les capacités militaires utilisées par la Russie pour mener ses opérations en Ukraine. Les attaques provoquant des victimes civiles n'en demeurent pas moins une réalité, dont les circonstances exactes sont parfois difficiles à établir de manière indépendante.

À Belgorod, cette confrontation politique paraît souvent éloignée des préoccupations immédiates. « Peu importe comment on appelle ça, ce sont nos maisons qui sont touchées », résume un commerçant dont la supérette a récemment rouvert. La population est loin de partager une position uniforme sur la guerre. Certains soutiennent les décisions du Kremlin, tandis que d'autres expriment surtout leur fatigue devant une situation qui ne cesse de se prolonger. La contestation ouverte reste toutefois risquée dans une Russie où les critiques de l'armée peuvent entraîner des poursuites judiciaires.

Les autorités régionales ont elles-mêmes dû reconnaître la gravité de la situation. En août 2024, l'ancien gouverneur Viatcheslav Gladkov avait décrit une situation « très difficile et tendue » avant d'instaurer l'état d'urgence dans la région. Depuis le 13 mai 2026, c'est Alexandre Chouvaïev, un ancien général ayant participé à la guerre en Ukraine, qui a pris la tête du territoire après le départ de son prédécesseur. Cette nomination illustre la place prise par les enjeux militaires et sécuritaires dans l'administration de cette région frontalière.

L'école, première victime d'un quotidien sous surveillance

Les conséquences de cette insécurité sont particulièrement visibles dans les établissements scolaires. Les enseignants et les familles doivent composer avec les alertes, les exercices de protection et les interruptions de cours. Lorsque les conditions ne permettent plus d'accueillir les élèves sans risque, l'enseignement à distance devient une solution de repli, avec les difficultés qu'il implique pour les parents comme pour les enfants.

En mars 2024, les autorités avaient annoncé leur intention d'évacuer environ 9 000 enfants des secteurs les plus exposés de la région. Certains ont été accueillis dans d'autres villes russes, parfois à plusieurs centaines de kilomètres de leur domicile. Ces déplacements ont obligé de nombreuses familles à se séparer temporairement, sans toujours savoir quand les enfants pourraient revenir. À la rentrée de septembre 2026, les autorités régionales devaient encore adapter les modalités de scolarisation à la situation sécuritaire de chaque territoire.

L'organisation de la protection des élèves continue également de mobiliser les collectivités. En septembre 2026, des responsables locaux ont notamment annoncé l'installation de nouveaux abris à proximité d'établissements scolaires, afin de protéger les parents attendant leurs enfants à la sortie des classes. Des aménagements qui témoignent de la manière dont les mesures de sécurité se sont progressivement imposées dans les gestes les plus ordinaires.

Entre l'exil et l'attachement à leur ville

Partir reste une possibilité pour une partie des habitants, mais cette décision est loin d'être évidente. Certains ont choisi de rejoindre des proches ailleurs en Russie, parfois temporairement, en espérant que les bombardements diminuent. D'autres n'ont ni les ressources financières ni les possibilités professionnelles nécessaires pour recommencer leur vie dans une autre région.

Ceux qui restent ne le font pas nécessairement par adhésion au discours officiel. Beaucoup évoquent simplement leur travail, leurs proches ou leur attachement à une ville où ils ont construit leur existence. « C'est chez moi », répond une habitante d'un quartier périphérique dont l'immeuble a été endommagé. Une réponse qui résume la difficulté de quitter un logement, un quartier et des habitudes pour un départ dont personne ne connaît véritablement la durée.

Pour les familles, les choix sont souvent moins définitifs qu'il n'y paraît. Les enfants peuvent être envoyés quelques semaines chez des proches pendant que leurs parents continuent de travailler à Belgorod. Un commerce peut rouvrir après des réparations, avant de devoir à nouveau interrompre son activité lors d'une alerte. La vie économique se maintient ainsi, avec ses contraintes et ses incertitudes, dans une ville où les habitants continuent de surveiller les informations sur les frappes presque aussi régulièrement que la météo.