LUCAS POLIDET ENVOYE SPECIAL - À Centerville, petite ville de 5 000 habitants dans le sud de l’Iowa, le centre de santé River Hills a fermé ses portes cet été. Sur le parking presque vide, Mary Collins, 62 ans, observe le bâtiment où elle consultait depuis une dizaine d’années. Ancienne employée d’un supermarché, cette retraitée a voté trois fois pour Donald Trump. Mais à l’approche des élections de mi-mandat du 3 novembre, elle envisage pour la première fois de choisir un démocrate. « Je ne regrette pas d’avoir voté pour lui. Mais quand on ferme l’endroit où vous allez vous faire soigner, vous commencez à vous demander qui vous défend vraiment. »

Dans cette région rurale où les électeurs conservateurs dominent largement, les difficultés d’accès aux soins alimentent un mécontentement qui dépasse les divisions partisanes. À quelques kilomètres, des habitants doivent désormais parcourir plusieurs dizaines de kilomètres pour certaines consultations. Les établissements médicaux, fragilisés depuis des années par le manque de personnel et les difficultés financières, redoutent les conséquences des réductions de financement de Medicaid, le programme public d’assurance maladie destiné aux Américains modestes.

« J’ai voté pour Trump, pas pour perdre mon médecin »

Dans un café du centre-ville, Robert Miller, 54 ans, agriculteur, ne partage pas les hésitations de Mary Collins. Une casquette rouge posée sur la table, il défend toujours le président républicain, même s’il reconnaît que les deux dernières années ont été difficiles pour son exploitation. « Les engrais, le diesel, les machines, tout coûte plus cher. Mais je ne vais pas voter démocrate simplement parce que les choses vont mal. » Il reproche surtout à Washington de ne pas comprendre les difficultés des producteurs agricoles.

L’Iowa, l’un des principaux États producteurs de maïs et de soja du pays, subit les conséquences des tensions commerciales et de l’augmentation des coûts de production. Les droits de douane défendus par Donald Trump, présentés comme un moyen de protéger l’économie américaine, inquiètent une partie des agriculteurs dépendants des exportations. La hausse des prix du carburant vient encore réduire leurs marges.

Pour Mary Collins, les considérations économiques ont pourtant fini par passer derrière l’accès aux soins. « Quand Donald Trump disait qu’il allait s’occuper des Américains oubliés, je pensais qu’il parlait de gens comme nous. Aujourd’hui, j’ai plutôt l’impression qu’on nous demande de nous débrouiller seuls. » Elle n'a pas encore décidé pour qui elle votera, mais assure qu’elle ne choisira plus automatiquement le candidat républicain.

Un champion paralympique pour reconquérir un État conservateur

À Des Moines, la capitale de l’Iowa, les démocrates espèrent transformer ces frustrations en votes. Josh Turek, double champion paralympique de basket-ball, affronte la républicaine Ashley Hinson pour un siège au Sénat. Né avec un spina-bifida et se déplaçant en fauteuil roulant, le candidat démocrate a placé la santé au cœur de sa campagne. Son adversaire, soutenue par Donald Trump, défend les réformes budgétaires adoptées par la majorité républicaine.

Selon un sondage Marist publié le 15 octobre, Josh Turek recueille 48 % des intentions de vote contre 45 % pour Ashley Hinson, un écart inférieur à la marge d’erreur. Les indépendants privilégient le démocrate, à 51 % contre 31 %. Un résultat remarquable dans cet État où Donald Trump avait devancé Kamala Harris de treize points en 2024.

La réforme budgétaire de 2025 cristallise particulièrement les oppositions. Les républicains ont adopté d’importantes restrictions de Medicaid, justifiées par la nécessité de maîtriser les dépenses publiques et de renforcer les obligations de travail de certains bénéficiaires. Ils mettent également en avant un fonds de 50 milliards de dollars destiné aux établissements de santé ruraux. Les démocrates dénoncent, eux, un dispositif insuffisant face aux pertes de financement annoncées.

Dans les familles républicaines, le vote ne va plus de soi

À Ottumwa, ville industrielle située à une soixantaine de kilomètres de Centerville, Emily Parker, 39 ans, infirmière, constate combien la politique s’est invitée dans les conversations familiales. Son père reste un fervent partisan de Donald Trump, tandis que sa mère envisage de voter démocrate pour la première fois. « Avant, on parlait surtout d’immigration ou de sécurité. Maintenant, ce sont les factures médicales, le prix des courses et les assurances qui reviennent pendant les repas. »

Cette mère de deux enfants n’a jamais été militante. Elle a voté républicain en 2024, mais estime que la question sanitaire est devenue incontournable dans les campagnes de l’Iowa. « Beaucoup de gens ici ne veulent pas entendre parler des démocrates. Ils pensent que ce parti ne comprend pas notre manière de vivre. Mais quand leur clinique ferme, ils commencent au moins à écouter ce que l’autre camp propose. »

La campagne se joue aussi sur la mobilisation. Les républicains disposent d’un électorat rural solidement implanté et d’une organisation locale ancienne. Les démocrates cherchent à convaincre les indépendants, mais aussi les conservateurs déçus qui pourraient s’abstenir ou changer exceptionnellement de bulletin.

À Centerville, Robert Miller assure qu’il votera pour Ashley Hinson. Mary Collins, elle, hésite encore. « Je n’ai pas changé d’idées politiques du jour au lendemain. Je veux simplement savoir ce que ces candidats comptent faire pour notre ville. » À moins de trois semaines du scrutin, cette incertitude suffit à inquiéter les républicains dans un État qu’ils pensaient solidement acquis.