L’Espagne est de nouveau frappée par une catastrophe ferroviaire meurtrière. Au moins 68 personnes ont péri, mercredi 28 octobre, dans la collision entre deux trains à grande vitesse, près de la commune d’Urda, dans la province de Tolède, à environ 150 kilomètres au sud de Madrid. Le bilan, encore provisoire, n’a cessé de s’alourdir au fil de la journée, tandis que les secours poursuivaient leurs recherches dans les carcasses des deux convois.

Le premier ministre espagnol, Pedro Sánchez, s’est déclaré « consterné par ce grave accident », adressant son « affection, sa solidarité et son soutien à toutes les victimes et à leurs familles ». Le chef du gouvernement socialiste a annulé ses engagements pour se rendre sur les lieux du drame, alors que plusieurs responsables politiques ont suspendu leurs activités en pleine précampagne pour les élections législatives anticipées du 29 novembre.

Un bilan porté à 68 morts, quinze blessés dans un état très grave

Le bilan humain a rapidement pris une dimension dramatique. Initialement fixé à dix morts, puis à 30 et 64, il a été porté à 68 victimes dans l’après-midi par le président de la région de Castille-La Manche, Emiliano García-Page. « Le dernier chiffre dont nous disposons est de 68 morts », a déclaré le responsable régional depuis les lieux de la catastrophe.

Quinze personnes se trouvaient également dans un état très grave. Emiliano García-Page a annoncé la mobilisation d’unités cynophiles pour rechercher d’éventuels survivants, précisant que les opérations se poursuivraient « aussi longtemps que nécessaire ». Les secouristes devaient notamment inspecter les voitures les plus endommagées, difficilement accessibles en raison de l'amas de débris.

Les deux trains transportaient au total 544 voyageurs. Le convoi AVE de la compagnie publique Renfe comptait 397 passagers, tandis que celui de l’opérateur privé Iryo transportait 146 passagers et un bébé. Selon les autorités, plusieurs voitures ont déraillé sous la violence du choc, certaines basculant en contrebas d’un talus.

« Tout était détruit » : les survivants racontent la violence du choc

L’accident s’est produit à 8 h 54, au point kilométrique 118 de la ligne à grande vitesse reliant Madrid à l’Andalousie. Selon les premiers éléments communiqués par les services d’urgence, un train AVE de la Renfe, qui circulait en direction de Séville, a percuté par l’arrière un convoi Iryo immobilisé sur la même voie.

Les témoignages recueillis dans les heures qui ont suivi décrivent une collision d’une extrême violence. « J’ai été projetée vers les bagages. Tout m’est tombé dessus », a raconté au quotidien El País Ana María, une passagère de 60 ans. Son mari, blessé à la tête, a été transporté vers un hôpital de Tolède. « Tout était détruit », a-t-elle ajouté.

Jesús Jerónimo, un autre voyageur interrogé par le quotidien espagnol, travaillait sur son ordinateur lorsque le choc s’est produit. Il raconte avoir été brutalement projeté contre le siège situé devant lui. À l’extérieur, les survivants ont découvert plusieurs voitures inclinées ou renversées, tandis que les blessés tentaient de quitter les wagons.

« Nous avons vu des personnes coincées dans la ferraille », a également témoigné Fernando Seco, passager de l’AVE, auprès de la télévision publique RTVE. Avec d’autres voyageurs, il a participé aux premières opérations d’assistance. « C’est une catastrophe, c’est inconcevable. Ce n’est pas possible », a-t-il répété, encore sous le choc.

« Nous sommes absolument dévastés », déclare le ministre des transports

Le ministre espagnol des transports, Óscar Puente, a livré dans l’après-midi les premières explications sur les circonstances de la collision. « Nous sommes absolument dévastés », a-t-il déclaré depuis le centre de contrôle ferroviaire de Madrid Atocha, évoquant « l’un des moments les plus difficiles » auxquels les autorités peuvent être confrontées.

D’après le ministre, une panne informatique affectant le système de signalisation LZB serait survenue vers 8 h 30 sur un tronçon d’environ 63 kilomètres. Cette défaillance aurait provoqué l’arrêt de six trains, avant que le centre de contrôle ferroviaire ne reprenne la gestion de leur circulation selon des procédures particulières.

À 8 h 36, l’AVE de la Renfe aurait reçu l’autorisation de poursuivre sa route, alors qu’un train Iryo se trouvait toujours immobilisé devant lui. Óscar Puente a jugé cette décision prise dans des « circonstances inexplicables », affirmant que le convoi avait atteint une vitesse pouvant aller jusqu’à 200 kilomètres à l’heure avant la collision.

Une possible erreur humaine au cœur des investigations

Les premières investigations s’orientent vers les décisions prises par le centre de contrôle après la panne du système de signalisation. Selon Óscar Puente, le train AVE n’aurait normalement pas dû reprendre sa circulation dans les conditions où il l’a fait, en présence d’un signal rouge et d’un tronçon déjà occupé.

« Les faits sont ceux-là, pas le système », a insisté le ministre, défendant la fiabilité générale des infrastructures ferroviaires espagnoles. Les enquêteurs cherchent désormais à établir pourquoi le train a été autorisé à poursuivre sa marche et si les procédures de sécurité prévues en cas de défaillance ont été correctement appliquées.

La Guardia Civil et les spécialistes de la Commission d’enquête sur les accidents ferroviaires ont commencé à examiner les communications entre les conducteurs et le centre de contrôle. L’agent chargé de la régulation du trafic au moment de la collision doit également être entendu. À ce stade, l’hypothèse d’une erreur humaine reste à confirmer par l’enquête.

Interrogé sur une éventuelle démission, Óscar Puente a répondu : « Je ne pense pas à moi. » Il a assuré vouloir avant tout établir les causes du drame, tandis que le gouvernement fait face à de nouvelles interrogations sur la sécurité du réseau.

Des centaines de secouristes mobilisés autour des trains

Les opérations de secours ont nécessité un dispositif exceptionnel. Pompiers, policiers, membres de la Guardia Civil, équipes médicales et volontaires de la protection civile ont été mobilisés dès les premières minutes. Quelque 200 militaires de l’Unité militaire d’urgence ont également été déployés sur les lieux de l’accident.

Des habitants des communes voisines ont participé aux premiers secours avant l’arrivée des équipes spécialisées. David Gómez, un ouvrier travaillant dans une exploitation proche de la voie ferrée, a expliqué au quotidien El País avoir entendu un bruit violent avant de rejoindre les trains accidentés. « Les gens essayaient de sortir par les fenêtres », a-t-il raconté.

Un poste médical avancé a été mis en place pour organiser la prise en charge des blessés. Les autorités régionales ont lancé un appel aux dons de sang, tandis qu’un dispositif médico-légal a été préparé à Tolède pour accueillir et identifier les victimes.

Les compagnies Renfe et Iryo ont également ouvert des lignes téléphoniques d’assistance aux familles. La circulation ferroviaire a été interrompue entre Madrid, Ciudad Real et l’Andalousie, provoquant d’importantes perturbations dans les gares. Des solutions de transport alternatives ont été mises en place pour certains voyageurs.

Neuf mois après Adamuz, « des blessures encore ouvertes »

Ce nouveau drame survient neuf mois seulement après la catastrophe d’Adamuz, dans la province de Cordoue, qui avait fait 46 morts le 18 janvier. Un train Iryo reliant Malaga à Madrid avait alors déraillé avant d’empiéter sur la voie opposée, où circulait un train de la Renfe. La collision avait également provoqué des dizaines de blessés.

L’Association des victimes du déraillement d’Adamuz a exprimé sa solidarité avec les familles touchées par le nouvel accident. Dans un communiqué, elle estime que cette catastrophe « déchire des blessures encore ouvertes », rappelant la douleur toujours présente parmi les survivants et les proches des victimes de janvier.

Les causes des deux accidents apparaissent toutefois différentes. À Adamuz, l’enquête s’est concentrée sur une possible rupture du rail au niveau d’une soudure. À Urda, les premiers éléments mettent en cause le fonctionnement de la signalisation et les décisions prises pour rétablir la circulation des trains après la panne.

L’accident relance néanmoins le débat sur la sécurité du réseau espagnol à grande vitesse, l’un des plus développés au monde avec près de 4 000 kilomètres de lignes. Il constitue la catastrophe ferroviaire la plus meurtrière dans le pays depuis le déraillement de Saint-Jacques-de-Compostelle, en juillet 2013, qui avait coûté la vie à 80 personnes.

La campagne électorale suspendue, Vox met en cause le gouvernement

La catastrophe intervient dans un contexte politique particulièrement sensible, à un mois des élections législatives anticipées du 29 novembre. Le Parti socialiste ouvrier espagnol de Pedro Sánchez et le Parti populaire d’Alberto Núñez Feijóo ont suspendu leurs événements de précampagne. Le Congrès des députés a également annulé ses activités prévues mercredi.

Le parti d’extrême droite Vox a, en revanche, maintenu un rassemblement à Santander. Son dirigeant, Santiago Abascal, a immédiatement mis en cause la responsabilité politique du gouvernement, estimant que l’exécutif n’avait toujours pas fourni d’explications suffisantes sur la catastrophe d’Adamuz.

« Nous ne croirons aucune des explications de ce gouvernement », a déclaré Santiago Abascal, accusant le pouvoir de vouloir « utiliser la douleur et le deuil » pour faire taire les critiques. Ces déclarations ont fait apparaître les premières tensions politiques autour du drame, alors même que les opérations de secours étaient toujours en cours.

« Aujourd’hui, l’Europe pleure avec vous »

L’émotion a dépassé les frontières de l’Espagne. Le roi Felipe VI, qui participait à des activités militaires dans la région de Valence, a interrompu son programme pour suivre la situation. « Je veux transmettre aux familles notre tristesse dans un moment aussi difficile », a déclaré le souverain, qui a également salué le travail des secouristes.

La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a adressé ses condoléances aux proches des victimes. « Aujourd’hui, l’Europe pleure avec vous », a-t-elle écrit sur les réseaux sociaux. La présidente du Parlement européen, Roberta Metsola, a également fait part de sa profonde émotion et de son soutien aux équipes de secours.

Le président français, Emmanuel Macron, et la présidente du Conseil italien, Giorgia Meloni, ont exprimé leur solidarité avec le peuple espagnol. Dans plusieurs villes du pays, des rassemblements silencieux et des hommages ont été annoncés, notamment à Séville, dont le maire, José Luis Sanz, a décrété trois jours de deuil municipal.

Sur les lieux de la collision, les recherches se poursuivaient mercredi après-midi, avec la mobilisation d’équipes cynophiles et de spécialistes du déblaiement. Les autorités régionales n’excluaient pas une nouvelle aggravation du bilan à mesure que les secouristes parviendraient à accéder aux dernières parties des convois accidentés.