Il a 30 ans, vit encore chez ses parents et gagne, selon son témoignage, jusqu'à 30 000 euros par mois en espèces. Rien, dans le parcours de Raphaël, ne semblait pourtant le destiner à devenir trafiquant de cocaïne. Issu d'une famille de la classe moyenne, le jeune homme a grandi en région parisienne avant de basculer progressivement dans le commerce de stupéfiants. Aujourd'hui, ses clients ne se trouvent pas seulement dans les quartiers populaires. Il livre également des cadres, des personnes fortunées et, affirme-t-il, des responsables politiques.

C'est ce personnage qu'Alexandre Macé Dubois a suivi durant une année pour son livre « Profession dealer », publié le 10 septembre aux éditions Tallandier. Spécialiste de l'immersion, le journaliste avait déjà enquêté sur les établissements psychiatriques en se faisant passer pour un patient. Cette fois, il s'est introduit dans le quotidien d'un trafiquant, de ses livreurs et de ses clients. Une plongée dans une économie clandestine qui prospère bien au-delà des territoires habituellement associés au narcotrafic.

« Ça me fait marrer de voir les gens que je livre »

L'une des révélations les plus sensibles de l'enquête concerne les liens supposés entre les trafiquants et certains cercles du pouvoir. Raphaël affirme avoir livré de la cocaïne à des personnalités politiques, parfois directement aux abords des ministères. Il raconte notamment à Alexandre Macé Dubois que des responsables gouvernementaux auraient organisé des soirées pendant lesquelles circulait de la drogue, notamment au moment de la dissolution de l'Assemblée nationale en juin 2024.

« Ça me fait marrer de voir les gens que je livre en stup et le lendemain à la télé en train de condamner la consommation de drogue », confie le trafiquant dans un passage du livre relayé publiquement. Le contraste est saisissant : ceux qui participent à la lutte contre le narcotrafic pourraient, selon ce témoignage, figurer parmi ses consommateurs.

Ces affirmations n'ont toutefois pas été publiquement corroborées de manière indépendante. Aucun responsable politique identifiable ne peut être mis en cause sur la seule base des déclarations du trafiquant. Elles illustrent néanmoins l'une des thèses centrales du livre : la cocaïne s'est installée dans des milieux sociaux qui échappent souvent aux représentations dominantes du trafic.

Un commerce où circulent des dizaines de milliers d'euros

L'argent constitue l'autre dimension frappante du récit. Raphaël évoque des revenus mensuels pouvant atteindre 30 000 euros en liquide, une somme sans commune mesure avec les salaires auxquels il aurait pu prétendre dans un emploi traditionnel. Il conserve pourtant un mode de vie qui ne correspond pas nécessairement à cette richesse, vivant notamment chez ses parents.

Le journaliste reconstitue son entrée progressive dans le trafic, des premières fréquentations aux transactions de plus en plus importantes. Un parcours qui souligne la facilité avec laquelle certains jeunes adultes peuvent être attirés par la perspective de gains rapides, avant de se retrouver enfermés dans une activité dont il devient difficile de sortir.

Car derrière les revenus se cachent des risques permanents. Le commerce de cocaïne implique des circuits d'approvisionnement, des intermédiaires, des mécanismes de blanchiment et des rapports de force parfois violents. L'enquête évoque également des arrangements présumés avec des membres des forces de l'ordre et du personnel pénitentiaire, des accusations qui nécessitent, là encore, d'être distinguées des faits judiciairement établis.

Le narcotrafic ne s'arrête pas aux portes des cités

L'enquête intervient dans un contexte de progression spectaculaire des quantités de cocaïne interceptées en France. En 2025, les autorités ont saisi 84,3 tonnes de cette drogue, soit une hausse de 263 % par rapport à 2023, selon les chiffres présentés par les éditions Tallandier.

Mais le phénomène ne peut être appréhendé à travers les seules opérations policières. Les réseaux de livraison permettent désormais d'approvisionner des consommateurs dans les appartements aisés de l'Ouest parisien, les établissements festifs et jusque dans les campagnes. La drogue circule d'autant plus facilement que son achat peut prendre la forme d'une transaction discrète, organisée par téléphone et exécutée à domicile.

C'est l'un des principaux intérêts du travail d'Alexandre Macé Dubois. En déplaçant le regard du point de deal vers la clientèle, son récit met en évidence le rôle de la demande dans la prospérité du narcotrafic. Les trafiquants ne constituent pas un univers entièrement séparé du reste de la société : ils répondent aussi aux habitudes de consommation de personnes parfaitement intégrées, parfois influentes, qui contribuent à faire vivre cette économie clandestine.

« Profession dealer. Un an en immersion avec un trafiquant de drogue », Alexandre Macé Dubois, éditions Tallandier, 208 pages, 19,50 euros.