Le président de la République qui fait faire demi-tour à son avion, des policiers antiémeute déployés autour du Tribunal constitutionnel et des magistrats qui se disputent la direction de l'institution. Vendredi 30 octobre, la crise judiciaire polonaise a pris une tournure spectaculaire à Varsovie. Dans la nuit de vendredi à samedi, Karol Nawrocki s'est finalement présenté au tribunal, accompagné du premier président de la Cour suprême, Zbigniew Kapiński. Des bousculades ont éclaté à l'entrée du bâtiment, où certains juges tentaient de leur barrer le passage.

Le chef de l'État avait quelques heures auparavant interrompu son vol vers le Sénégal. « Dans un moment comme celui-ci, le président doit être en Pologne », avait-il justifié sur X. Dans la soirée, plusieurs centaines de manifestants proches du parti nationaliste Droit et Justice (PiS) s'étaient rassemblés devant la juridiction. Trois personnes ont été interpellées après des incidents avec la police.

Une bataille judiciaire commencée en 2015

Pour comprendre cette confrontation, il faut remonter à l'arrivée au pouvoir du PiS en 2015. Le parti de Jarosław Kaczyński avait entrepris une profonde réforme du système judiciaire, notamment en nommant au Tribunal constitutionnel des magistrats sur des sièges déjà pourvus par la précédente majorité. Ces nominations avaient été contestées par les institutions européennes, qui dénonçaient une atteinte à l'indépendance de la justice.

Le Tribunal constitutionnel, chargé notamment de vérifier la conformité des lois à la Constitution, s'est progressivement retrouvé au centre du conflit entre Varsovie et Bruxelles. La Cour de justice de l'Union européenne et la Cour européenne des droits de l'homme ont remis en cause plusieurs nominations et procédures. Les différends sur l'État de droit ont également conduit l'Union européenne à suspendre une partie des financements destinés à la Pologne.

Lorsque Donald Tusk revient au pouvoir en décembre 2023, il promet de rétablir l'indépendance judiciaire. Mais ses réformes se heurtent d'abord au président Andrzej Duda, puis à son successeur Karol Nawrocki, élu en 2025 avec le soutien du PiS. Cette année, ce dernier a refusé de recevoir le serment de trois des six nouveaux juges désignés par le Parlement. De son côté, Bogdan Święczkowski, président du Tribunal constitutionnel et ancien vice-ministre de la Justice du PiS, a empêché plusieurs magistrats élus par la majorité actuelle de prendre leurs fonctions.

Deux camps revendiquent désormais la direction du tribunal

Vendredi, la juge Anna Korwin-Piotrowska a annoncé la suspension pour un mois de Bogdan Święczkowski et de son vice-président, Bartłomiej Sochański, qu'elle accuse d'entraver le fonctionnement de la juridiction. Le ministre de la Justice, Waldemar Żurek, a parallèlement demandé la levée de leur immunité. « Ce tribunal est devenu une propriété privée », a-t-il dénoncé.

Mais Bogdan Święczkowski refuse de reconnaître sa suspension. Sur le compte officiel du tribunal, ses soutiens ont dénoncé un « coup d'État », contestant également la légitimité d'Anna Korwin-Piotrowska à prendre sa succession. Le chef du PiS, Jarosław Kaczyński, a appelé Karol Nawrocki à intervenir, tandis que Donald Tusk assume le bras de fer : « Rétablir l'État de droit est notre devoir. »

L'intervention de la police a encore aggravé les tensions. Sollicités après des signalements de menaces contre le personnel judiciaire, les agents ont pénétré dans l'enceinte du tribunal, tout en affirmant ne pas être entrés dans les bâtiments. Dans la nuit, l'arrivée de Karol Nawrocki a donné lieu à une nouvelle confrontation. Des vidéos montrent le président forçant le passage au milieu d'une altercation avec des magistrats. Les deux camps s'accusent mutuellement de violences, alors que la légitimité de la direction du Tribunal constitutionnel reste contestée.