Un verre à moutarde orné de Musclor se brise au milieu des cartons, emportant avec lui le souvenir d'une brocante, d'un achat à deux euros et d'un amour qui semblait alors encore possible. Après sept années de relation avec Tristan, Émilie doit quitter son appartement, trier ses affaires et décider de ce qui mérite d'être conservé. Dans Choses que je croyais perdues (L'Arbalète/Gallimard), Clémentine Mélois s'empare de cette situation ordinaire pour composer un roman où chaque ustensile, chaque bibelot et chaque morceau de papier ouvre une brèche dans le passé.

L'entreprise pourrait tourner à l'inventaire nostalgique, avec ses objets investis d'une importance disproportionnée et ses souvenirs de bonheur révolu. L'écrivaine prend précisément le contre-pied de cette sentimentalité attendue. Sa narratrice, aussi désordonnée que savante, se perd dans des considérations érudites, des anecdotes incongrues et des raisonnements absurdes, tandis que les circonstances de sa séparation se dévoilent au détour d'une casserole ou d'un vieux journal. Une fantaisie qui vaut à ce livre de 176 pages de figurer parmi les huit titres encore en lice pour le Goncourt.

Vingt et un pots de confiture contre l'oubli

Émilie possède vingt et un pots de confiture vides, des vêtements inutilisés, des objets ramassés sans raison apparente et une aptitude remarquable à transformer les choses les plus insignifiantes en aventures intellectuelles. Un rouleau d'essuie-tout peut susciter une réflexion sur l'histoire des techniques, une assiette rappeler une scène d'enfance, tandis que les journaux utilisés pour emballer la vaisselle deviennent eux-mêmes matière à récit.

Cette accumulation dessine progressivement le portrait d'une femme incapable de séparer les objets des circonstances dans lesquelles ils sont entrés dans sa vie. Le départ de Tristan se raconte ainsi à travers les vestiges de leur relation, mais également les silences, les malentendus et les attentes qu'elle avait longtemps préféré ignorer. Sous l'humour affleure un déséquilibre amoureux plus douloureux qu'il n'y paraît : cet homme avait pris place dans son quotidien sans véritablement partager son existence.

Une écrivaine qui cultive l'art du détournement

Clémentine Mélois a construit une œuvre singulière à la frontière de la littérature et des arts plastiques. Connue pour ses détournements de couvertures de livres et ses jeux avec les codes éditoriaux, elle a également appartenu à l'Oulipo, le célèbre groupe de littérature expérimentale fondé par Raymond Queneau et François Le Lionnais. En mai dernier, elle l'a quitté en mettant en scène son propre « suicide putatif » devant huissier, détournant avec une ironie toute personnelle les règles de cette institution.

Cette liberté formelle irrigue son nouveau roman, dont les digressions savamment conduites déplacent sans cesse le centre de gravité. L'écrivaine introduit même des coupures du Dauphiné libéré au fil des pages, transformant de minuscules informations locales en fragments poétiques. À force de multiplier les échappées, le livre prend parfois le risque de laisser son intrigue amoureuse s'effacer derrière les trouvailles de sa narratrice.

Après Alors c'est bien, publié en 2024, où elle racontait les derniers jours et les funérailles de son père, le sculpteur Bernard Mélois, l'autrice poursuit son exploration des liens entre mémoire et objets. Mais à la chronique familiale succède ici une fiction plus ouvertement ludique, dans laquelle l'érudition côtoie l'autodérision. Également sélectionné pour le prix Femina, Choses que je croyais perdues emprunte son titre à un vers du poète Georges Perros, tiré du recueil Une vie ordinaire, paru en 1967.