Dans cette famille, on possède un immeuble du Quartier latin, on fréquente les meilleures écoles, on cultive le souvenir d'ancêtres résistants et l'on passe ses vacances dans une demeure des Alpes surnommée le Château. Les générations cohabitent, les cousins grandissent ensemble, les traditions se perpétuent avec une minutie presque maniaque. Mais derrière cette respectabilité soigneusement entretenue, Anne Godard révèle, dans Nous aussi (Actes Sud), une violence dont personne ne veut reconnaître l'existence. Sélectionné pour le prix Goncourt 2026, son troisième roman s'attaque aux mécanismes qui permettent à une famille de préserver son unité au détriment de ses propres enfants.
L'écrivaine, qui n'avait publié que deux livres en vingt ans, ne construit pourtant ni un réquisitoire frontal ni un récit de dévoilement conventionnel. Elle adopte une voix collective, portée presque exclusivement par le pronom « on », pour raconter l'enfance dans ce milieu où chacun appartient au groupe avant d'exister individuellement. Derrière l'harmonie apparente des réunions familiales se dessinent des rapports de domination, des humiliations et des jeux cruels, dont la brutalité échappe au regard des adultes.
« Pas chez nous », l'aveuglement érigé en principe
La force du roman tient à la précision avec laquelle Anne Godard décrit les usages de cette bourgeoisie catholique et cultivée, obsédée par la transmission de ses valeurs. Les règles de politesse, les rites domestiques et les exigences scolaires deviennent les instruments d'une distinction sociale qui interdit presque toute remise en question. Les enfants sont élevés dans la certitude d'appartenir à une famille exemplaire, au sein de laquelle les agressions sexuelles paraissent, par définition, inconcevables.
« Concernant l'inceste, chaque famille se construit en se disant : “Pas chez nous” », expliquait l'autrice au Figaro en septembre. Dans Nous aussi, la violence ne surgit pas comme une anomalie extérieure au clan. Elle prospère au contraire dans son organisation, parmi des enfants livrés à leurs propres hiérarchies, tandis que les adultes s'attachent davantage aux convenances qu'à ce qui se déroule sous leurs yeux. La dénonciation des abus menace alors non seulement leurs auteurs, mais tout l'édifice familial.
Une langue collective qui étouffe les individus
La construction littéraire donne à cette emprise une dimension particulièrement troublante. En faisant du « on » la voix presque permanente du récit, Anne Godard brouille les frontières entre victimes, témoins et membres du groupe. Ce pronom, qui rassemble les enfants dans une même identité, finit aussi par empêcher chacun de formuler sa propre histoire. Lorsque le silence se fissure à l'occasion de la mort d'un oncle et d'un retour au Château, parler revient à risquer l'exclusion.
La romancière rejoint ainsi, par d'autres moyens, les interrogations soulevées par les ouvrages de Camille Kouchner, Neige Sinno ou Vanessa Springora sur les violences sexuelles et leurs mécanismes d'occultation. Mais là où ces récits identifient principalement l'emprise d'un adulte, Nous aussi explore les abus entre enfants et la responsabilité diffuse d'un entourage qui préfère préserver le mythe familial.
Après L'Inconsolable, récompensé par le Grand Prix RTL Lire en 2006, puis Une chance folle, publié en 2017, Anne Godard a trouvé avec ce roman un public considérablement élargi. Plus de 18 000 exemplaires avaient été écoulés durant ses trois premières semaines de commercialisation, selon Livres Hebdo. Également retenu parmi les finalistes du prix Médicis, le livre figure dans les huit titres encore en compétition pour le Goncourt, dont la prochaine sélection sera annoncée mardi 27 octobre.



